Franck Le Quellec

En octobre 2024, au festival Need’Art en Loire-Atlantique, je rencontre Péroline et son atelier mobile. Sous mes yeux, elle façonne le bois avec une précision hypnotique, transformant une simple pièce brute en objet délicat. Je découvre ainsi l’art du tournage sur bois. Fasciné par la danse subtile de ses gestes et de la matière, une envie me vient, immortaliser son savoir-faire à travers mon objectif.

Une après-midi voilée de bruine, je franchis le panneau du Finistère. Encore quelques kilomètres au fil de la campagne bretonne, et je retrouverai Péroline dans son atelier, niché aux abords de Riec-sur-Bélon. Lorsque j’arrive, elle m’attend sur le seuil. A côté d’elle, je distingue des coques de bateaux en restauration. Ce lieu éclectique, composé de plusieurs bâtiments, abrite diverses activités, dont la sienne.

Nous traversons deux portes avant d’entrer dans un espace tout en longueur, où se dessinent deux pièces distinctes. D’un côté, l’atelier : un espace structuré où s’entassent du bois, diverses machines et des surfaces de travail dédiées à chaque étape de la création. De l’autre, un coin plus intime, un refuge aménagé pour le repos, où je pose mon matériel photographique. Sur le canapé, Joplin, la jeune chienne de Péroline, s’étire paresseusement avant de se lover en boule, veillant discrètement sur l’atelier.

Nous entamons la visite par les trésors de l’atelier : le bois. Péroline me guide à travers son précieux stock, effleurant chaque planche du bout des doigts comme on tournerait les pages d’un livre ancien. Chaque essence a son histoire, chaque pièce porte un fragment de passé. Elle ne voit pas de simples blocs de matière, encore moins du bois bon à brûler, mais une substance vivante, façonnée d’abord par l’imaginaire.
« Cette planche appartenait à un luthier avant que je ne la récupère, après l’arrêt de son activité. »
« Ce bois provient d’un arbre centenaire qui se dressait autrefois sur le terrain d’une abbaye. »
Les mots résonnent, et soudain, chaque pièce de bois semble chargée de mémoire.

Avant de se consacrer au tournage, Péroline suit un parcours où les arts s’entrelacent. Diplômée en arts plastiques à Rennes, elle explore d’autres matières auprès de céramistes et de vitraillistes. Puis vient la rencontre avec Nina, tourneuse sur bois. Lorsqu’elle expérimente cette discipline, une révélation s’impose : ici, chaque geste est irréversible, chaque coupe engage une transformation définitive. Le bois devient plus qu’une matière, il devient un dialogue entre la main et le vivant. Sa rareté grandissante renforce encore cette relation précieuse. Créer, c’est alors apprendre à observer, à écouter ce que la matière a à raconter.

Aujourd’hui, l’atelier est animé par un projet en cours : une commande d’assiettes. Péroline s’approche de l’empilement de planches à l’entrée et en extrait une pièce choisie avec soin. Un vieux compas de collège à la main, elle en trace les contours, dessinant le futur contenant. Elle passe alors à la scie, affine la forme. Plus la découpe suivra fidèlement ce tracé, moins il y aura de matière à retirer au tour. Du bout des doigts, elle effleure la surface, cherche les fêlures invisibles, devine leur profondeur, leur direction. Comme une guérisseuse de l’âme, elle anticipe ses failles, jauge sa solidité. Si la pièce tient la promesse de sa forme, elle la prépare à l’étape suivante. Direction la perceuse à colonne pour réaliser la prise de mandrin. Puis vient le moment où la magie opère : outils affûtés, regard concentré, elle installe la pièce sur le tour à bois. La danse peut commencer.

Une fois la pièce brute solidement fixée, la machine s’ébranle et entame sa rotation effrénée. D’abord vacillante, la matière trouve peu à peu son équilibre sous la main experte de Péroline. Les premiers éclats jaillissent en une pluie dorée, tourbillonnant dans la lumière de l’atelier. Elle façonne d’abord l’assiette en affinant son dos et son devant, sculptant patiemment une surface parfaitement plane. À l’oreille, elle perçoit ce que l’œil ne distingue pas encore : la mélodie de son outil sur le bois lui révèle la profondeur des fêlures, lui souffle si elles risquent de compromettre la pièce. Puis vient l’étape sculpturale : elle sculpte la forme définitive, creuse la courbe voulue, ajuste chaque détail jusqu’à ce que l’objet prenne vie sous ses doigts. D’un geste précis et délicat, elle ponce la surface, la rendant douce et soyeuse, semblable à une pierre patinée par le temps. Mais le bois a sa mémoire : alors trempée puis séchée, la pièce révélera à nouveau ses pores. Il faudra ainsi répéter deux fois l’opération, poncer encore, avant d’appliquer la touche finale — une fine couche d’huile qui scellera le travail, offrant à l’objet son éclat et sa résistance.

Pendant ces heures passées à ses côtés, Péroline partage avec passion son art et ses gestes. Bien qu’elle travaille en solitaire dans cet atelier du Finistère, la transmission occupe une place essentielle dans sa démarche. L’été, elle quitte l’atelier pour les marchés en plein air, emportant avec elle son tour et son savoir-faire. Là, sous les regards attentifs, la magie opère : les adultes, fascinés, retrouvent l’émerveillement de l’enfance, tandis que les plus jeunes, curieux, découvrent la matière en mouvement. Pour Peroline, ce partage est essentiel. Un jour elle poussera plus loin cette volonté de transmission, ouvrant les portes de son atelier à des stagiaires, perpétuant ainsi le dialogue entre la main et le bois.

Merci beaucoup à Péroline pour le partage de sa pratique, son désir de transmettre.

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