« Le Retour de la Flamme »
Franck Le Quellec





À peine le soleil a-t-il basculé derrière l’horizon que la nuit avale les dernières traces de chaleur du jour. Sous l’appentis, une masse sombre et compacte se détache. Son corps de terre et de briques laisse échapper quelques points de lumière, comme des battements retenus. Sous la pression, elle exhale de brèves lueurs, de fines flammes qui s’insinuent par d’infimes failles.
Autour, les cuisseurs·euses imposent leur rythme : allées et venues, voix tendues, gestes précis. Dans ce vacarme, son ronronnement se fait discret, presque imperceptible. Pourtant, aucun doute ne subsiste : le four est vivant, il respire.
Nous sommes le 25 novembre 2025. Mes pas foulent une nouvelle fois le Périgord vert. Depuis ma première découverte de cette région, en janvier dernier, le désir d’y revenir ne m’a jamais quitté. Cette fois pourtant, il ne s’agit pas d’explorer un territoire inconnu, mais de retourner vers un lieu déjà chargé de sens : chez Tristan et Maëlle.
Lorsqu’elle m’invite à documenter l’aboutissement de la rénovation du four Anagama, impasse des Potiers, c’est un monde à part qui s’ouvre à moi. De cette immersion est né un premier reportage, intitulé Un four à partager. Mais à l’époque, mes obligations m’avaient contraint à quitter les lieux avant la fin de la cuisson. Depuis, persiste ce sentiment d’inachevé, comme une histoire laissée en suspens.
Extrait :
« Un brasier danse déjà dans la première chambre, mais le plus spectaculaire est encore à venir. Pourtant, je ne serai pas présent lorsque les flammes jailliront des relais et de la grande cheminée. Je n’assisterai pas à la magie des flammes blanches glissant sur les céramiques. Ce sont les récits des passionné·e·s qui sculpteront mon imaginaire, me transmettant l’essence de cette cuisson au four Anagama ».
Lorsque Maëlle me propose de revenir pour la troisième cuisson de ce four, je m’organise pour être présent, coûte que coûte. Cette fois, je veux rester jusqu’au bout.










































Le deuxième quart de la journée touche à sa fin. Il est bientôt 18 heures. Autour du géant de terre, quatre nouvelles personnes s’apprêtent à prendre le relais et à assurer la continuité de la cuisson. À la manière des transmissions dans les établissements de santé, un cahier circule de main en main. Il consigne, heure après heure, l’évolution du travail autour du four. J’y découvre que la cuisson a débuté le 23 novembre à 2 h 15, que toutes les montres placés dans le four ont touché 693 °C le 24 novembre à 3 h, et que vingt heures plus tard, la première réduction a été amorcée. Peu avant mon arrivée, la deuxième chambre touchait déjà les 1205 °C.
Ces données sont précieuses pour chaque chef·fe de quart. Elles orientent les gestes à venir, conditionnent les choix à faire et dessinent la trajectoire de la cuisson. Le feu, lui, ne connaît pas de pause. La journée se divise en quatre quarts — de minuit à six heures, de six heures à midi, de midi à dix-huit heures, puis de dix-huit heures à minuit.
À chaque relève, trois à cinq personnes se rassemblent autour du four et travaillent à l’unisson. Un·e responsable de quart veille au bon déroulé de la cuisson, guide l’enfournement du bois, ajuste le rythme, transmet les consignes. Ainsi, le feu circule de mains en mains, sans jamais s’éteindre.



























Une lourde charge de bois est enfournée pour alimenter la deuxième chambre, puis vers le troisième, le deuxième et le premier relais, avant d’atteindre la première chambre. Ce n’est qu’alors que la réduction s’installe.
Ce moment ne doit rien au hasard. Si le processus diffèrent d’un·e cuiseur·euse à l’autre, l’intention demeure la même : appauvrir l’atmosphère du four en oxygène, contraindre le feu à aller le chercher ailleurs, jusque dans la matière des poteries. Cette maîtrise s’est construite au fil des rencontres, des transmissions et des années d’expérimentation. Ici, la réduction n’est pas une tentative, mais l’expression d’un savoir-faire partagé, façonné collectivement, et continuellement ajusté. Chez Tristan et Maëlle, le travail collectif est indissociable du geste artisanal. Les pièces qui seront révélées au défournement portent la trace de cette intelligence du feu.
La flamme s’anime, cherche la moindre faille. Elle ondule, s’insinue, danse à travers chaque interstice qu’elle découvre. À chaque apport de bois, elle jaillit en de longues langues incandescentes, débordant hors du corps. Lorsque la porte de la première chambre s’ouvre, l’Anagama semble suffoquer, laissant échapper un râle profond. Puis, une fois refermée, saturé en dioxyde de carbone, une fumée noire et dense se dérobe des pores du four. La pression contraint la flamme à s’extirper par la cheminée.
Là, sur plusieurs mètres de hauteur, la nappe de feu se métamorphose. Elle se fragmente, se tord, se recompose en une infinité de formes mouvantes. Sa couleur, autant que sa beauté, devient un langage : elle révèle l’état du four, dit avec quelle intensité la chaleur s’échappe. Un spectacle hypnotique, qui capte les regards et suscite l’émerveillement de celles et ceux qui veillent autour du feu.
Le géant de terre respire, vrombit, exulte. Si l’on tend l’oreille, on perçoit son souffle profond, régulier. Il est vivant. Et comme toute chose animée, il s’apprête à s’éteindre. Le 27 novembre 2025, une mélancolie discrète se mêle au soulagement. Chaque quart le sait : ce sera le dernier. Les gestes se font plus lents, les regards plus attentifs. À dix-huit heures, la dernière équipe enfile ses gants, consciente d’accompagner le four jusqu’à son ultime respiration.
Deux atmosphères se superposent en cette soirée inoubliable. D’un côté, une forme de célébration, une fête entre ami·e·s, marquant la fin d’un cycle intense ; de l’autre, une attention tendue, concentrée. À la manière d’un chef d’orchestre, Tristan accompagne les dernières heures avant la fermeture du four.
Chaque apport de bois répond à un ordre précis, à une quantité mesurée. Rien n’est laissé au hasard. Puis, après plusieurs heures consacrées à préparer ce moment, les ouvertures se referment peu à peu : relais, chambres, cheminée. Une à une, elles sont scellées au torchis. Les gestes s’enchaînent, coordonnés et guidés par la voix de Tristan. Malgré le brouhaha ambiant, une forme d’écoute collective s’installe. Une fois les derniers gestes accomplis, les mains se retirent, et le géant de terre se referme, comme pour retenir son souffle, prêt à veiller seul sur les milliers de pièces qu’il abrite.






Trois jours seulement se sont écoulés depuis mon arrivée à Abjat-sur-Bandiat. Pourtant, au matin du 28 novembre, le temps semble s’être dilaté. Les heures passées autour du four, rythmées par la veille, la fatigue et l’attention constante, ont laissé une empreinte plus profonde que ne le laissent habituellement soixante-douze heures.
Le jour se lève lentement. Les corps encore lourds s’activent sans précipitation : on range, on nettoie, on balaie les abords du four et les espaces communs. Les gestes sont sobres, presque mécaniques. Effacer les traces du passage de chacun·e fait partie du rituel, comme une manière de refermer ce qui vient d’être vécu.
Dans deux semaines viendra le temps du défournement, autre moment clé, où le temps aura fait son œuvre et livrera ses réponses. Avoir suivi pas à pas ce travail, jusqu’à son achèvement, me permet de mieux saisir ce qui se joue dans cette attente : un temps long, collectif, fait de savoir-faire, d’engagement et de confiance, dont les céramiques à venir ne seront que la manifestation visible.
Un immense merci à Tristan, Maëlle, Amélie, Mathieu, Frédérique, Lucile, Mathieu, Louis, Anne-Lise, Jason, Shasta, Juliette, Nathalie, Mathieu, Thomas, Joseph, Boris, Clara
