L’histoire de l’Atelier Inch prend racine en 2018. Alors en formation d’ébénisterie en Belgique, Manon Frys effectue un stage auprès de Xavier Araté, coutelier établi dans les Pyrénées-Orientales. Ce détour inattendu hors du cadre académique agit comme une révélation : elle y découvre un art, qui, depuis, ne l’a plus quittée. En 2021, elle entame la quête d’une formation spécialisée. C’est ainsi qu’en septembre 2022, elle débute un Certificat d’Aptitude Professionnelle (CAP) en coutellerie d’art à Barbezieux-Saint-Hilaire, en alternance à Saint-Nazaire.


C’est au cœur du Périgord Vert, dans le calme d’Abjat-sur-Bandiat, petit village lové entre collines ondulantes et forêts bordées d’étangs, que Manon installe son atelier. Elle en fait l’acquisition en janvier 2024. Mais il faudra de longs mois de travaux et la fin de sa formation, au terme de cette même année, pour que les premières lames naissent véritablement sous ses mains. En mars 2025, elle y forge ses premiers couteaux — fruits d’un parcours passionné, patiemment affûté.


La lumière douce du matin glisse à travers les vitres et vient baigner l’atelier d’une clarté apaisante. En franchissant la porte vitrée, je découvre un lieu structuré en deux niveaux, séparés par quelques marches discrètes. Le premier espace, celui de l’entrée, évoque presque un lieu d’exposition : les plans de travail y sont méthodiquement organisés, les outils rangés avec un soin méticuleux, comme si chaque objet avait trouvé sa juste place. Mais déjà, un contraste s’amorce. À ma droite, entre un four de trempe à la trappe étroite et un bain d’huile, une poignée de gants épais et de pinces enchevêtrées forme un petit chaos d’usage — trace palpable d’un artisanat en mouvement.


À l’étage supérieur, l’ordre laisse place à une agitation plus organique. L’espace, légèrement surélevé, semble vibrer d’une activité permanente. Dans un coin, sur l’établi, s’éparpillent des fragments de création : une constellation de petits rivets, des lames encore brutes, des marteaux aux formes variées, et des morceaux de bois en attente d’assemblage. Le long d’un pan, des machines à l’allure rétrofuturiste côtoient des étagères entièrement investies : rouleaux de papier abrasif suspendus, tôles d’acier empilées, outils rangés à portée de main. Chaque recoin semble pensé pour l’efficacité. Les tourets à polir se succèdent avec rigueur, formant une ligne continue. Chacun est équipé de son disque spécifique, prêt à répondre à une tâche précise — comme une série de postes de transformation où les matières se polissent, se satinent, s’affinent, s’élèvent vers leur forme définitive. Tout ici respire le travail : un équilibre entre le chaos nécessaire de la création et la rigueur que demande la précision du geste.


Chaque recoin de l’atelier est pensé pour limiter les gestes inutiles, pour réduire les déplacements à l’essentiel. Manon me le confie : la fabrication d’un couteau n’a rien d’un chemin linéaire. C’est un va-et-vient constant entre les étapes, un processus fait de retours, de reprises, d’ajustements successifs avant d’atteindre la forme aboutie. De la première esquisse au gabarit, puis au prototype, chaque modèle naît d’un cheminement long et complexe.


Dans ses mains, la matière ne devient jamais un simple outil utilitaire. Le métal et le bois semblent répondre à une même exigence de finesse. Il y a, dans la manière dont elle effleure la lame, dans la pression mesurée qu’elle applique sur le papier abrasif lancé à grande vitesse sur le backstand, ou dans la frappe précise sur les rivets du manche, quelque chose qui relève davantage de la sculpture. C’est un geste d’artiste, au service de l’objet unique.


La chorégraphie des gestes de Manon prend des allures de spectacle pyrotechnique. Lorsque le métal, porté entre 810 et 1050°C, entre en contact avec le bain d’huile, un souffle incandescent s’élève, une danse courte et intense entre acier, huile et feu. Le moment est fugace, presque trop bref pour l’œil qui s’émerveille, captivé par les gerbes d’étincelles jaillissant sous l’émouture d’une lame en carbone trempé. À chaque étape, la rigueur technique se marie à une forme de poésie.


Dans l’atelier de Manon, chaque couteau est le fruit d’un travail précis, patient et maîtrisé. Animée par le désir d’approfondir son savoir-faire, elle commence aujourd’hui l’apprentissage des techniques de forge. De la matière brute à la dernière finition, elle façonne des pièces uniques, où exigence technique et plaisir de l’objet fini se répondent.

Merci à Manon pour le partage de ses connaissances, de son art, sa patiente et son ouverture.

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