C’est dans l’un des nombreux ateliers ouverts lors du festival de la Main Bleue, le long des rives tranquilles de la Vienne, que je croise pour la première fois les sculptures de Fadel. Le métal y est brut, patiné, comme marqué par le temps et les éléments. De ses œuvres émane une force silencieuse, une clarté qui n’a pas besoin de s’expliquer. Elles disent beaucoup sans détours — et pourtant, je suis encore loin de deviner l’histoire singulière de celui qui les façonne.


En 2017, Fadel entame son exil, quittant le territoire sahraoui pour prendre la route de l’Europe. Après un long détour par l’Espagne, il arrive finalement en France en 2018, accueilli au CAO – Centre d’Accueil et d’Orientation – du Vigeant. Là, une rencontre va tout changer : celle de Jean-Marie Sillard, artiste lui-même, il le reçoit dans son atelier, un lieu ouvert à d’autres exilé·e·s. Dans ce lieu de partage et de création, Fadel découvre un monde insoupçonné. Il y expérimente plusieurs médiums, tente, explore — mais c’est vers le métal qu’il se tourne définitivement à la fin de l’année 2018.

Avant que l’art ne devienne son langage, Fadel a longtemps dialogué avec
les circuits électroniques. Il travaillait alors avec des téléphones, des ordinateurs, des composants, un univers de précision où l’on assemble sans bruit. Le passage du plastique au métal, de l’outil à l’œuvre, marque ainsi une transition profonde.

Aujourd’hui, Fadel sculpte le métal à Queaux, dans un atelier qu’il a fait sien, à force d’heures passées à ressouder, meuler, façonner, forger. La matière première, il la récupère çà et là — dans les ressourceries, les vide-greniers, ou encore offerte par ceux qui connaissent son art. Chaque pièce, chaque fragment rouillé devient une promesse de renaissance.

Lorsque je pénètre dans son atelier, c’est une autre époque qui semble m’accueillir. L’ambiance rappelle les entrailles d’une industrie victorienne, avec ses ombres froides, ses outils endormis, ses machines d’un autre âge. La forge, vestige du maréchal-ferrant qui occupait autrefois les lieux, trône encore dans son jus. Elle n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Le sol est parsemé de fragments de métal, d’écrous, de chaînes anciennes, tandis que les établis croulent sous les outils, comme figés en plein geste. Mon regard se perd dans cette profusion de détails, chaque recoin révélant un indice du travail à venir — ou de celui déjà accompli.

Parmi les amas de métal dissimulées entre les outils et les fragments en attente, quelques sculptures inachevées veillent dans le silence. Elles semblent suspendues, en pause, comme si quelque chose — ou quelqu’un — devait encore leur insuffler l’élan final. Fadel, en passant près d’elles, glisse simplement : « La sculpture a sa revanche, elle a son temps. » Il ne prétend pas dominer la matière. Bien au contraire, il accepte l’idée que c’est l’œuvre qui choisit son heure. Il n’impose rien, ne force pas le geste. Si la pièce résiste, il la laisse reposer. Et parfois, c’est elle qui l’appelle de nouveau, quand le moment est juste. Alors seulement, il s’en approche.

Les rencontres ont été pour Fadel bien plus qu’un tremplin vers le monde de l’art — elles en ont nourri une étincelle fertile. Chacune d’elles a ouvert une perspective nouvelle, une façon différente d’envisager son travail, de le montrer, de le penser. Parmi elles, celle avec René Dissard tient une place à part. Peintre inspiré par ses sculptures, il les a traduites en tableaux, puis en mots. Ensemble, ils ont conçu un catalogue autour de la première série de Fadel, au titre à la fois ironique et poétique : Crotte de dromadaire. L’ouvrage, enrichi de textes de présentation rédigés par René, marque une étape essentielle dans la construction de son identité artistique. Il a été réalisé pour sa première exposition à la Sabline en 2022. Et dans un sourire discret, presque complice, Fadel me glisse qu’un second livre est déjà en préparation.

Entre ses heures passées à sculpter et ses missions comme agent technique dans des écoles ou des EHPAD – Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes -, il continue de tracer sa route. Il rêve, un jour, de vivre pleinement de son art. Toujours en quête de nouvelles techniques, curieux d’apprendre autant qu’il est animé par le feu de la création, Fadel nourrit un nouveau désir : apprivoiser le bronze, explorer sa matière, sa noblesse, sa mémoire.

Du Sahara à Queaux, de la ferraille au rêve du bronze, Fadel façonne bien plus que du métal : il donne forme à un parcours fait de silence, de rencontres, et d’élans retenus. À travers ses œuvres, c’est toute une histoire qu’il continue d’écrire — patiemment, intensément, à coups de feu et de foi.

Merci beaucoup à Fadel pour son désir profond de partager son art, pour l’accueil dans l’intimité de son atelier.

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