









































Ce que l’on nomme hasard, destin, ou toute autre tentative de mettre des mots sur l’inexplicable, décrit avec justesse la manière dont Elina — ou peut-être moi — avons croisé la route de Tristan Chambaud-Héraud et de sa passion : la céramique. Étudiante aux Beaux-Arts à l’époque, elle participe, dans l’élan du premier déconfinement, à l’édification d’un four trainkiln chez ce passionné établi dans le Périgord Vert. De cette première expérience naît une fascination durable. Elina poursuit alors son apprentissage à l’école Bussière-Badil, où elle se forme plus intensément à l’art de la terre. Depuis, la poterie est devenue un prolongement naturel de son quotidien.
Quelques heures de route me conduisent à travers les départementales sinueuses de Bourgogne, jusqu’au paisible village de Chapaize, où vivent à peine trois cents âmes. Là, entre la terrasse ensoleillée d’un restaurant et la devanture vitrée d’une boutique, une façade débordante de végétation attire mon regard. Posées au sol, quelques poteries aux formes singulières semblent accueillir les visiteurs. À hauteur d’yeux, une inscription discrète annonce : « LA FOURMILIÈRE – ATELIER CÉRAMIQUE », suivi d’un mot simple : « OUVERT ». Je pousse la porte. Une petite boutique m’apparaît, baignée d’une lumière douce émanant des plafonniers. Trois créatrices y exposent leurs pièces : Tahia, Nitsa et Elina. N’ayant pour seule réponse le silence, je me laisse guider par les flèches qui m’invitent à découvrir l’atelier.
Dans la ruelle attenante, entre deux jardins, se dévoile l’atelier, scindé en deux espaces complémentaires. Tout au fond, une pièce étroite s’ouvre timidement sur la rue avant de plonger vers un recoin de verdure presque secret. Deux imposants fours à gaz encadrent une porte, comme deux gardiens veillant sur l’antre de l’espace créatif. Face à eux, des pièces déjà cuites patientent sagement, prêtes à subir leur ultime nettoyage avant de rejoindre les étals des potières.
Lorsque je franchis le seuil de la seconde pièce, un long plan de travail central s’impose immédiatement à mon regard. Autour de lui s’organisent trois postes envahis d’une joyeuse profusion de pots, de boîtes, d’outils, de fragments en devenir. Au sol, une large bassine retient un mélange d’eau et de terre — un limon en attente. De retour à l’atelier, Elina m’explique que cette argile détrempée pourra, une fois séchée puis malaxée, retrouver sa malléabilité et redevenir matière à création.
Si Elina ne prélève pas directement son argile dans la nature, elle en récupère cependant auprès d’anciennes manufactures ou de dons. Elle refuse d’acheter des pains de terre prêts à l’emploi : « Si je ne fais pas tout du début à la fin, la pièce perd de son histoire », me confie-t-elle. Alors, elle broie, émiette, hydrate, malaxe, sèche, puis mélange — une alchimie patiente. Cette terre, qu’elle ne souhaite pas utiliser brute, s’enrichit parfois de minéraux, selon l’intuition du moment. Car pour Elina, tout réside dans la texture. Sa pratique, issue d’une expérience sensorielle, donne forme à une matière vivante.
De la terre à la pièce, Elina transite par les mots. Le Verre-haltère, le Tabouret roule-galette — ces intitulés singuliers forment une première matière, un langage de textures avant même d’être formes concrètes. Chaque nom évoque une sensation, une intention, et participe à la genèse de l’objet. Le mot précède le geste, il le nourrit. Lorsque je la retrouve dans son espace de travail, Elina poursuit une série baptisée Bisous bon-village, inspirée d’un pot de moutarde traditionnel. Les pièces, montées en presque colombins, prennent corps sans contrainte. Tant qu’elles sont encore en terre crue, elles restent malléables, ouvertes à la transformation. Cette souplesse permet, dit-elle, de raconter les histoires plus librement, sans se heurter aux contours figés de la forme définitive.
Sous ses mains sûres et précises, les volumes s’élèvent avec une étonnante rapidité. Elina travaille par familles : enchaîner les formes lui permet d’affiner ses gestes, de les faire glisser d’une pièce à l’autre, comme une chorégraphie qui s’épure à chaque répétition. Une fois la pièce montée, vient le moment du décor. Elle applique des terres et des minéraux glanés au fil de ses randonnées ou de ses voyages — autant de traces qui viendront dessiner l’univers visuel de Bisous bon-village. Tout en traçant ces motifs organiques, elle me confie : « Il y a quelque chose d’aquatique dans la mollesse de mes pièces ». Et dans cette rondeur qui émane de ses créations, dans le mouvement discret qui affleure sous les surfaces, le vent — lui aussi — trouve sa place. Il souffle dans les lignes, traverse les courbes, comme une présence invisible mais essentielle.
Tel un souffle joueur, une légèreté décomplexée traverse aussi son geste. Car si la création est pour Elina un terrain d’exploration sensible, elle est tout autant un espace de plaisir, de liberté. En traçant les lignes de son décor, en posant les pierres qui viendront ponctuer son pot, elle s’interrompt soudain, contemple ce qu’elle vient de d’apposer avec un sourire complice : « Ça, je vais le garder, parce que c’est vachement fun », lance-t-elle. Loin d’un rituel figé ou d’une quête sérieuse de perfection, son travail est aussi affaire de joie, d’instinct, de spontanéité. La terre, entre ses mains, devient un terrain de jeu où l’on tente, l’on ose, l’on s’amuse — sans jamais trahir la profondeur du geste.
Observer Elina à l’œuvre évoque quelque chose de l’enfance : la simplicité apparente des gestes, l’aisance du corps qui crée sans retenue, la joie presque instinctive qui affleure dès qu’elle plonge les mains dans la terre. Mais très vite, à la densité des explications qu’elle partage avec passion, je comprends que ses pièces ne naissent ni du seul plaisir spontané, ni du hasard. Une fois le décor posé, l’engobe appliqué, et avant la première cuisson — le biscuitage — vient l’étape de l’émail. Elina explore de nouvelles compositions. Elle délaisse alors un instant la spontanéité du façonnage pour enfiler une autre casquette, plus analytique : recettes étalées, calculette à portée de main, balance prête à peser les moindres grammes. À partir d’oxydes et de colorants méticuleusement choisis, elle élabore les formules qui donneront leur éclat final à ses pièces.
Là encore, rien n’est laissé au hasard. Le choix des composants répond à une éthique claire. Certains oxydes sont proscrits, comme le cobalt, extrait dans des conditions humaines et environnementales désastreuses. Elina refuse de cautionner cette chaîne invisible. Elle applique ses émaux expérimentaux sur des tessons, bande-tests céramiques, qui une fois cuits révéleront la couleur, la texture, les réactions de la matière. Une science sensible, précise, où chaque résultat porte la trace d’un engagement.
Il y a quelques mois, je découvrais le monde de la céramique, les cuissons au bois et ces formes étranges surgies des profondeurs brûlantes d’un four anagama. Aujourd’hui, Elina m’ouvre les portes d’un autre univers, singulier, plus intime, tissé à son image. Je ne soupçonnais pas que des objets utilitaires pouvaient, avec autant de naturel, arpenter le territoire des œuvres. Dans ses créations, tout s’entrelace : les mots, les gestes, la matière, les intentions. Chaque pièce raconte une histoire, née d’un mot, façonnée en série, jamais figée, toujours ouverte à la transformation. Comme nos relations, elles sont multiples, mouvantes, complexes.
La terre, chez Elina, parle. Par sa souplesse, elle exprime ce que le silence ne dit pas. Je me surprends à la regarder travailler, à chercher du sens, à poser des mots sur ce que je vois — et pourtant, je le sais : ce que j’écris n’en dit qu’une partie. Le sérieux que j’y mets voile presque la part d’abandon, d’instinct, de jeu. J’oublie, parfois, que derrière chaque pièce il y a aussi cet éclat de rire, ce plaisir immédiat, cette liberté joyeuse — cette légèreté, enfin — qui traverse tout son travail.
Un grand merci à Elina, pour le temps si précieux qu’elle a consacré à nos échanges passionnants et à me partager son savoir-faire.